La mindfulness: la quête du bien-être peut-elle devenir un véritable traitement médical?

Par Kim Tingley

22 janvier 2020

 

Aux États-Unis, environ un adulte sur trois souffre d’hypertension, l’un des principaux facteurs de risque de la maladie cardiaque ou d’AVC. L’hypertension est souvent traitée par un régime alimentaire équilibré, la pratique d’un sport ou des médicaments. Cependant, selon les Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies, seulement 50% des 75 millions de personnes hypertendues arrivent à contrôler leur hypertension. Au mois de novembre, Eric Loucks, directeur du Mindfulness Center de l’École de santé publique de l’Université Brown, et ses collègues ont publié dans la revue scientifique PLOS One une étude qui propose une autre solution: un programme de huit semaines basé sur la « mindfulness » (la pleine conscience).

 

Cette étude indique que la mindfulness est susceptible d’aider les personnes hypertendues à obtenir une baisse significative de leur tension artérielle et maintenir ce bon résultat pendant au moins un an. Financée par les Instituts américains de la santé dans le cadre du programme de recherche portant sur la modification du comportement (« Science of Behavior Change »), cette étude montre que le corps médical commence à considérer la « mindfulness » comme un traitement à part entière.

 

La mindfulness ou pleine conscience, est une pratique spirituelle orientale que les acteurs de la distribution se sont approprié ces dernières années pour vendre les produits les plus divers, allant du collant de yoga aux voitures 4×4 Ford Explorers.  D’après la Bibliothèque nationale de médecine aux États-Unis, cet essai de PLOS One fait partie des nombreuses études publiées l’année dernière (+ de 7 000) dans lesquelles le mot « mindfulness » est mentionné.  D’après la revue de l’association médicale américaine (JAMA), environ 70 articles scientifiques portant sur les utilisations thérapeutiques de la mindfulness ont été publiés en 2007. « Le fait qu’une étude montrant les bénéfices qu’apporte la formation à la mindfulness soit publiée quasiment tous les jours, prouve que cette pratique mérite d’être reconnue », souligne Michael Mrazek, directeur de recherche au Center for Mindfulness and Human Potential de l’Université de Californie.

 

Cependant, pour que les médecins « prescrivent » la mindfulness, encore faut-il pouvoir quantifier cette pratique. Il est bien plus difficile de définir la mindfulness — souvent décrite comme une attitude d’attention, de présence, dépourvue de jugement, obtenue notamment à travers la méditation  — qu’un comprimé. Qu’est-ce qu’une « dose » de pleine conscience? Comment en assurer la prise? L’éventuelle capacité de la mindfulness de traiter ou de compléter un traitement, quel que soit  le problème de santé concerné — y compris la dépression, la cigarette ou les douleurs chroniques — sans risque d’effets secondaires, comme c’est le cas pour la plupart des médicaments, suscite un intérêt croissant. Cependant, les études évaluant les impacts de la pleine conscience montrent des résultats mitigés, peut-être parce que cette pratique a été expérimentée de façon légèrement différente dans différents contextes.

 

Eric Loucks et ses collègues se sont demandé si une pratique de mindfulness spécifiquement conçue pour réduire l’hypertension serait plus efficace que la pratique  de pleine conscience généralement utilisée, qui dans des études antérieures a montré des résultats mitigés dans le traitement de l’hypertension.

 

Ils ont commencé leur expérience en faisant appel au « Mindfulness-Based Stress Reduction » ou la réduction du stress basée sur la pleine conscience, un programme couramment utilisé, initialement développé à la fin des années 1970 par l’Université du Massachusetts en vue d’aider les patients hospitalisés à gérer la douleur chronique.

 

Il a été demandé aux participants à cette nouvelle étude de suivre chaque semaine un cours de 2,5 heures pendant huit semaines. Cette formation visait à leur apprendre à se concentrer dans le moment présent, en toute sérénité, en utilisant des techniques comme le yoga ou la méditation; ils étaient également sensés pratiquer la pleine conscience à la maison, pendant 45 minutes chaque jour, six jours par semaine et participer à une session d’orientation ainsi qu’à une retraite d’une journée.

 

Eric Loucks a axé chaque session hebdomadaire de mindfulness sur le thème d’un comportement lié à l’hypertension, comme l’inactivité, la consommation excessive de sucre ou de sel.  Au cours d’une session, les participants se sont entraînés à la pratique de la pleine conscience tout en mangeant quelque chose de sucré ou de salé: Eric Loucks leur a demandé de décrire comment ils se sentaient émotionnellement et physiquement avant, pendant et après la première bouchée. Puis ils ont fait le même exercice avec des aliments préconisés dans le régime méditerranéen.

 

43 volontaires souffrant d’hypertension ont achevé cet essai d’une durée de un an. Afin de mesurer l’efficacité de la pratique de mindfulness, les chercheurs ont donné des questionnaires aux participants en vue de mesurer leur aptitude à identifier et à contrôler leurs émotions. Ils leur ont fait également passer des tests pour évaluer leur capacité à se concentrer sur une tâche, une première fois avant l’initiation du programme, puis trois mois, six mois et douze mois après l’achèvement du programme.

 

Cette étude a par ailleurs mesuré le niveau d’activité physique des participants, leur régime alimentaire, indice de masse corporelle, niveau de stress ressenti, consommation d’alcool, adhésion au traitement et tension artérielle. Les participants qui avant d’intégrer l’étude n’avaient pas suivi les directives officielles relatives à la santé cardiaque, ont sans exception progressé en termes d’activité physique, de régime alimentaire et de consommation d’alcool. Tous les participants ont rapporté une diminution de leur stress.

 

En moyenne, un an après l’achèvement de l’étude, la tension artérielle systolique des participants avait diminué de six points et leur tension artérielle diastolique avait baissé d’environ un point. Des résultats qui indiquent une amélioration globale significative.

 

Cependant, cette étude montre aussi les difficultés à évaluer l’impact sur la santé de toute intervention psychologique, alors que la méthode scientifique permet de  mesurer efficacement les médicaments utilisés pour traiter l’hypertension: un groupe expérimental reçoit le médicament étudié, le groupe témoin reçoit un placebo. Tout au long de l’essai, les chercheurs comme les participants ignorent qui a reçu quoi, ce qui élimine le risque d’influencer les résultats. Autrement dit, les deux groupes sont soumis aux mêmes conditions de test, si ce n’est que le médicament étudié n’est administré qu’à un seul groupe. Par conséquent, toute différence de résultat entre les groupes reflète théoriquement la différence entre le médicament étudié et le placebo.

 

Toutefois, les personnes qui pratiquent la mindfulness ne savent pas si cette pratique est efficace. Alors comment un « placebo » est-il créé pour constituer un groupe témoin? L’étude d’Eric Loucks compare les participants à la formation à la mindfulness avant et après leur formation, mais il est impossible d’affirmer si cette formation est liée aux résultats obtenus sur la santé. Il se peut tout simplement que le fait d’assister à une réunion de groupe deux heures par semaine (ou le cas échéant 10 minutes par semaine) permet d’améliorer la santé. « Pour savoir si la formation à la pleine conscience est efficace, il conviendrait d’organiser des sessions de formation d’une durée semblable et de donner aux participants de ce nouveau groupe quelque chose à faire. Mais quoi exactement? — leur faire suivre un cours sur la santé? — est-ce que ça répondrait à notre question »? dit Eric Loucks. Autrement dit, est-il possible de déterminer quelle est la différence exacte en termes de comportement et d’efficacité entre la formation à la mindfulness et un cours sur la santé, entre le médicament et le placebo?

 

Cette différence, soit la capacité de la pleine conscience à impacter la santé, devient plus évidente au fur et à mesure que les chercheurs développent des programmes de formation à la mindfulness de plus en plus spécifiques et les évaluent sur des groupes très importants et très diverses. Dans l’étude d’Eric Loucks, comme dans de nombreuses études sur la mindfulness, la plupart des participants bénévoles sont blancs, diplômés et par définition intéressés par la pratique de la pleine conscience. Par conséquent, il n’est pas certain que les résultats obtenus soient applicables à des groupes plus importants et plus variés.

 

Dans le cadre de son programme axé sur la mindfulness dans le traitement de l’hypertension, Eric Loucks réalise actuellement un essai randomisé auquel participent bénévolement 200 personnes; les participants du groupe témoin sont accompagnés par un médecin dans la gestion de leur tension artérielle. Ils ont reçu un tensiomètre et une formation pour utiliser cet appareil à la maison, ce qui a amélioré la gestion par les patients de leur maladie. (Si nous ne disposons pas encore de tous les résultats de cet essai, cela ne signifie pas que nous ne devons pas agir. Les autorités de santé approuvent l’utilisation de nombreux médicaments sans savoir chez quelles personnes ils sont les plus efficaces, à quelle dose, pourquoi, et sans en connaître les effets à long terme, des variables que les essais les plus rigoureux ne peuvent pas toujours déterminer).

 

Il se peut aussi que les scientifiques aient besoin de développer de nouveaux paramètres pour analyser un éventuel traitement médical issu de la philosophie bouddhiste traditionnelle. « Autrefois, les bouddhistes n’utilisaient pas les termes d’anxiété ou de dépression, des mots qu’utilisent aujourd’hui les médecins pour définir une série de symptômes comme l’insomnie ou  la perte d’intérêt pour des activités, diagnostiqués à travers des questions types », souligne Judson Brewer, directeur recherche et innovation au Brown Mindfulness Center. « Ils utilisaient des expressions comme « être accroché » » ou « être attaché ». C’est exactement ce dont nous parlons, ce fait d’être prisonnier de notre propre expérience — c’est l’origine même de la souffrance ».

 

Nous débarrasser de ce « fardeau », dit Judson Brewer est l’objectif de la pratique de la pleine conscience. Par conséquent, pour évaluer l’efficacité de la mindfulness, « nous avons besoin d’une mesure permettant de quantifier ce fardeau ».

 

Kim Tingley est journaliste au New York Times